Le Venetian de Las Vegas abandonne la distribution traditionnelle des cartes au profit du slide dealing, une méthode destinée à limiter les risques de triche à l’aide de caméras dissimulées. Après le South Point et les tournois de l’European Poker Tour, l’un des établissements les plus réputés du Strip prend à son tour des précautions face aux nouvelles technologies. Une évolution qui ne fait pas l’unanimité autour des tables.
À Las Vegas, les cartes ne voleront plus au Venetian. Du moins, plus comme avant. La célèbre poker room du Strip vient d’adopter une nouvelle méthode de distribution destinée à renforcer la sécurité des parties. Exit le traditionnel pitch dealing, qui consiste à lancer les cartes vers les joueurs : place au slide dealing, une technique qui les fait glisser sur le tapis, face cachée.
La nouveauté a été révélée le 12 octobre par le joueur professionnel et commentateur américain Bart Hanson, qui a partagé sur X une photographie du nouveau dispositif utilisé par les croupiers. Celui-ci comprend notamment un sabot rappelant ceux employés au blackjack.
Derrière ce changement en apparence anodin se cache une préoccupation devenue centrale dans le poker live : empêcher les dispositifs de captation miniaturisés de dévoiler les cartes privatives des joueurs.
Des caméras capables de voir les cartes distribuées
Le problème est connu depuis plusieurs années. Lorsqu’un croupier lance une carte, celle-ci peut légèrement se soulever ou s’incliner, laissant apparaître brièvement sa face. Un mouvement imperceptible pour les joueurs, mais potentiellement exploitable par une caméra placée au niveau du tapis.
Les images peuvent ensuite être analysées et transmises à un complice, qui communique les informations au joueur concerné. Connaître les cartes adverses transforme évidemment l’équilibre d’une partie, particulièrement sur les tables de cash game aux enjeux élevés.
L’affaire avait notamment pris une dimension internationale à l’été 2024, lorsque deux hommes avaient été interpellés au casino d’Enghien-les-Bains, en région parisienne. Soupçonnés d’avoir utilisé des caméras miniatures dissimulées dans des téléphones pour observer les cartes distribuées, ils auraient opéré dans plusieurs établissements européens.
L’enquête avait mis en lumière des équipements particulièrement sophistiqués, associant captation vidéo et systèmes de communication discrets.
Avec le slide dealing, les cartes restent au contact du tapis pendant leur distribution, réduisant considérablement les possibilités de filmer leur face. Une mesure préventive qui ne nécessite pas de bouleverser les règles du jeu.
Le South Point avait ouvert la voie
Le Venetian n’est pas le premier établissement de Las Vegas à franchir le pas. En août dernier, le South Point avait déjà adopté cette technique, jusqu’alors beaucoup plus répandue dans les casinos européens.
Jason Sanborn, responsable de sa poker room, avait alors expliqué vouloir anticiper les risques liés à la multiplication des caméras miniatures, des lunettes connectées et des nouveaux outils technologiques.
L’objectif était également d’éviter des mesures plus contraignantes, comme l’interdiction généralisée des téléphones portables autour des tables.
En Europe, PokerStars avait pris les devants dès 2025. Sous l’impulsion du directeur des tournois Toby Stone, l’European Poker Tour avait progressivement généralisé le slide dealing, tout en renforçant les restrictions concernant les appareils électroniques. Une évolution que nous avions détaillée lors de l’annonce du nouveau règlement de l’EPT Monte-Carlo.
Smartphones, montres connectées, lunettes intelligentes et autres accessoires capables de transmettre des informations avaient alors été placés au cœur des nouvelles règles de sécurité.
Le mouvement touche désormais les établissements américains, où le lancer de cartes fait traditionnellement partie du spectacle et des habitudes des croupiers.
Une mesure qui divise les joueurs
L’annonce du Venetian n’a pas tardé à susciter des réactions sur les réseaux sociaux. Si de nombreux joueurs saluent une initiative favorable à l’intégrité des parties, d’autres s’interrogent sur ses conséquences pratiques.
Le principal reproche concerne la vitesse de distribution. Les habitués du pitch dealing redoutent une réduction du nombre de mains jouées à l’heure, notamment pendant la période d’adaptation des croupiers.
Certains pointent également les contraintes techniques du nouveau dispositif utilisé au Venetian, qui se distingue de la distribution européenne classique.
À l’inverse, les défenseurs du changement considèrent que quelques secondes supplémentaires par main pèsent peu face au risque de voir une partie compromise par un dispositif frauduleux.
La question dépasse d’ailleurs celle des seules caméras. L’évolution rapide des technologies de captation et de communication oblige les opérateurs à repenser leurs procédures, parfois sur des gestes aussi élémentaires que la distribution des cartes.
Le débat sur les accessoires autorisés aux tables n’est pas nouveau. Fin 2024, Daniel Negreanu s’était notamment prononcé en faveur d’une interdiction des masques et des lunettes de soleil, relançant les discussions sur les équipements portés par les joueurs et les risques liés aux lunettes connectées.
Un nouveau standard pour les poker rooms américaines ?
Avec ses 50 tables installées au Palazzo, le Venetian exploite l’une des plus importantes poker rooms de Las Vegas. L’établissement reste également une place forte des grands circuits internationaux, comme l’avait illustré la victoire d’Alex Foxen sur le MSPT Venetian Poker Bowl X en février dernier.
Le casino accueille aussi régulièrement des étapes du World Poker Tour, à l’image du WPT Venetian Las Vegas Championship remporté par Nico Betbese en 2025.
Sa décision pourrait donc peser dans les réflexions d’autres établissements du Strip.
Après les restrictions sur les appareils électroniques, la surveillance renforcée des parties et les adaptations introduites sur les grands circuits, c’est désormais le geste du croupier qui évolue.
Reste à savoir si les principales poker rooms américaines suivront le mouvement. Une chose est certaine : à mesure que les outils de triche se perfectionnent, la protection des parties devient un enjeu majeur pour les opérateurs.
Et à Las Vegas, où les habitudes ont la vie dure, voir les cartes cesser de voler n’a finalement rien d’anecdotique.
