TODD BRUNSON, L’HÉRITIER QUI N’A JAMAIS VÉCU DANS L’OMBRE DE SON PÈRE

Pendant quelques minutes, Las Vegas a cru à l’un de ces scénarios que seul le poker sait écrire. Cinquante ans après le premier sacre de Doyle Brunson dans le Main Event des World Series of Poker, son fils Todd se trouvait encore en course parmi les 21 derniers joueurs de l’édition 2026. Il ne restait plus qu’une longue journée à traverser pour rejoindre la table finale et donner à la famille Brunson une nouvelle place dans l’histoire. 

Todd Brunson a finalement terminé 20e sur 9 208 participants, pour 325 000 dollars. Entré dans le Day 8 avec 7,8 millions de jetons, soit moins de quinze blindes, il a d’abord triplé son tapis avec As-Roi face aux rois de Brock Wilson et aux dames de Malcolm Trayner. Une demi-heure plus tard, le rêve s’est brisé de manière brutale. Avec une paire d’as sur un tableau 8-3-2-Valet, Brunson a engagé ses 17,1 millions de jetons face à Trayner. Un trèfle à la rivière a complété la couleur de son adversaire et mis fin à son parcours. 

Cette élimination laisse forcément un goût d’inachevé. Elle rappelle surtout qu’à 56 ans, Todd Brunson demeure bien davantage que « le fils de ». Son été 2026 l’a d’ailleurs confirmé : troisième du Championship Omaha Hi-Lo à 10 000 dollars pour 203 242 dollars, sixième du Championship 2-7 Triple Draw pour 62 404 dollars, treizième du 8-Game Championship, puis ce parcours jusqu’aux portes de la table finale du Main Event. Six places payées et plus de 627 000 dollars remportés sur une seule édition. 

Le poids du nom Brunson aurait pu être un fardeau. Doyle était déjà une légende lorsque Todd a découvert le poker à l’université. Étudiant à Texas Tech, destiné au droit, il s’est pourtant construit sans leçons particulières de son père. Après sa troisième année, il a abandonné ses études pour devenir professionnel. Lors de son entrée au Poker Hall of Fame en 2016, Doyle raconta avoir été surpris de voir son fils maîtriser spontanément des concepts qu’il lui avait fallu des années à comprendre. 

Todd a surtout choisi un chemin différent. Là où les titres, les chapeaux de cow-boy et les caméras ont façonné l’image publique de Doyle, son fils a bâti sa réputation dans les plus grosses parties de cash game de Las Vegas. Joueur de mixed games, technicien du limit et redoutable sur les variantes, il a longtemps préféré les parties privées aux projecteurs des tournois. Son nom reste notamment associé aux affrontements démesurés contre le banquier Andy Beal, au cours desquels il aurait gagné 13,5 millions de dollars en deux jours pour le compte de « The Corporation ». 

Les WSOP ont néanmoins toujours occupé une place particulière dans son calendrier. Dès 1992, pour ses premières places payées dans la série, il terminait 13e du Main Event. Treize ans plus tard, il remportait son unique bracelet dans le 2 500 dollars Omaha Hi-Lo, dominant Allen Kessler en heads-up pour 255 945 dollars. Todd et Doyle devenaient alors le premier père et son fils à posséder chacun un bracelet WSOP. 

Depuis, le deuxième bracelet lui échappe malgré de nombreuses occasions. Todd Brunson affiche désormais 19 tables finales, 89 places payées et près de 3 millions de dollars de gains sur les seuls événements WSOP. Son intronisation au Poker Hall of Fame a consacré cette carrière construite dans un univers où le patronyme pouvait facilement écraser l’individu. 

Son Main Event 2026 n’a pas produit l’image parfaite d’un fils soulevant le même trophée que son père un demi-siècle plus tôt. Mais il a raconté quelque chose de plus juste sur Todd Brunson : la longévité d’un joueur qui n’a jamais eu besoin d’égaler Doyle pour mériter sa place parmi les grands. À quelques tables de la finale, il a simplement rappelé que l’histoire des Brunson ne s’était pas arrêtée en 1977.